Relire et relier

Relire et relier

-Avant notre grand confinement, j'avais commencé à relire "Le premier homme" de Camus tout en découvrant "If" de Marie Cosnay. J'allais de l'un à l'autre, le récit d'une quête dans les deux cas, le poids de l'impuissance et celui de la honte que découvrent les narrateurs pour eux-mêmes ou pour leur personnage.

J'avais du premier un souvenir confus d'ombres et de lumière. Et c'est ce que j'ai retrouvé : la part d'ombre, la famille du narrateur (l'auteur sans doute), très pauvre, la mère analphabète, sourde, profondément isolée, le père mort très tôt à la guerre. Et la part de lumière, l'attachement indéfectible du fils à la mère, la relation quasi silencieuse de celle-ci à son fils, imprégnée d'un profond respect mutuel, lestant définitivement la personne de l'auteur. Amour et infinie reconnaissance à l'égard de cette femme pauvre et digne, liés à la découverte aussi du regard de l'autre, sur la condition de sa famille jugée avec mépris et honte. Ressenti que le narrateur éprouve alors, redoublé, "honte d'avoir honte", peut-être à l’origine de la naissance du sentiment d'injustice et de solidarité sociale qui animera l'auteur toute sa vie.

Et puis il y a l'Algérie, ombre et lumière aussi : une illumination lumineuse de tous les instants, à la campagne, à la plage, dans la ville. Les copains aussi, arabes ou non, l'instituteur qui ouvrira les portes d'autres horizons. Et aussi les prémices des tensions, des premières violences entre arabes et colons...

Camus n'a pas pu achever son livre qui garde des traces de cet inachèvement. Mais je n'ai pas trouvé cela gênant tant sont déjà dessinés avec force et sensibilité les personnages, les lieux, les sentiments et, tracé ainsi, l'itinéraire d'un homme qui a un moment donné, se trouve devoir être le "premier" homme.

Si chez Camus, la voie semble claire, elle n’apparaît qu’après coup, à la faveur d'un retour en arrière du narrateur, un homme de 40 ans. Chez Marie Cosnay, le cheminement de la narratrice et celui du personnage qu'elle suit est difficile, douloureux. Il n'est fait que de questions, de silences qui le resteront, d'incompréhensions qui se transmettent d'une génération à l'autre. Un homme, arabe, a quitté l'Algérie à la suite du rapatriement des colons, reniant son pays d'origine, et espérant en vain une reconnaissance de la France. Poids de la honte, violence, déracinement et impossible ré-enracinement qui s'en suivent, interrogations sans fin sur des faits et leur interprétation, où est la vérité, y en a-t-il une ? Loin très loin du chemin presque univoque de Camus.
Question : Lors de nos échanges pendant le repas que nous avons partagé après la rencontre à la librairie, je me rappelle que Marie Cosnay avait tiqué sur ta comparaison, elle avait en tout cas précisé que la différence entre les deux c’était la trahison. J’avais pensé à ce moment, qu’en effet on ne pouvait pas faire de rapprochement entre les harkis et les pieds-noirs sous prétexte d’une histoire commune, celle de l’Algérie. Qu’en penses-tu ?
-Oui, j'avais bien vu que Marie Cosnay avait tiqué devant mon rapprochement… Le rapprochement n'est pas à propos de l'histoire « commune » mais devant ce sentiment de honte. Non pas qu'il soit identique dans les deux cas, la cause de son surgissement est très différente : la honte d'avoir honte de la pauvreté sociale et culturelle de la mère pour Camus et la honte jamais dite sans doute comme telle du personnage du grand-père, celui qui a fait les "mauvais choix", qui a choisi la France deux fois, et choix deux fois perdants : la bataille d'Alger du côté de la France et l'essai raté d'intégration dans ce même pays.
C'est le sentiment de honte qui est commun et ce qui m’a intéressée, ce qu'on en fait et mon rapprochement est là : le silence (le grand-père, ses enfants), la recherche et l'écriture (Cosnay et Camus), la possibilité d'humaniser ou non cette honte et le coût de sa non-humanisation (la violence du grand-père).

Ici s'arrête la relation d'une réflexion en cours et infinie ...

27 mars 2020, dixième jour de confinement ou à peu près