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L'impossible réponse ?

L'impossible réponse ?

Quelle question ne trouve pas de réponse ?

Comment un peuple a-t-il pu adhérer au régime nazi et commettre ou se rendre complice d'une extermination de masse ? Quel mécanisme, quelle évolution institutionnelle a transformé un peuple en bourreau de ses semblables ? Ici, maintenant, sommes-nous si différents et notre organisation sociale n'est-elle pas structurée par les mêmes forces ?
Entre réflexions, discussions et lectures puis-je m'approcher de cette réponse ?
Un livre découvert en parcourant les rayons du Texte Libre me tente. C'est « La zone grise » un entretien en 1983 entre Primo Levi et deux historiens. La zone grise c'est « la bande aux contours mal définis qui sépare et relie à la fois les deux camps des maîtres et des esclaves et dont la classe hybride des prisonniers fonctionnaires est l'ossature et l'élément le plus inquiétant. »
Entre cas précis, réflexions et apports des historiens se dessine cette classe des fonctionnaires, « ossature et élément le plus inquiétant ».
Se précise aussi la population d'Auschwitz, Juifs mais en grand nombre polonais, tziganes, politiques. Ceux qui furent éliminés d'entrée, les survivants et les bourreaux-victimes et les internés- bourreaux.
Se précise aussi cette formidable organisation qui ne nécessite que peu de responsables pour tenir, préfiguration des théories et pratiques des managements enseignés à nos petits chefs de ce jour.
Si mon interrogation n'est pas levée, mon inquiétude en ce qui concerne le présent se renforce.
Bien d'autres lectures seront encore nécessaires pour y voir plus clair.
Primo Lévi est de bon conseil quand il dit de « Hommes et Femmes à Auschwitz » de Herman Langbein qu'il aurait été fier d'en être l'auteur. Et que « Le rapport Pilecki » du nom de l'auteur résistant polonais déporté volontaire pour pouvoir témoigner est essentiel pour être au plus près de la réalité.
Ces deux récits, surtout le premier, cernent au plus près la vie à l'intérieur des camps qui constituent l'ensemble complexe d'Auschwitz. S'ils ne cachent pas les pires horreurs, ils n'oublient pas la vie au jour le jour, les lieux et moments de répit. C'est dans cette lecture qu'apparaît ce qui est le plus effrayant, la part de l'homme ordinaire et de l'organisation dans les processus de déshumanisation.
Esprit sans doute « mal tourné » je ne peux que repérer ce qui se retrouve dans tous les lieux où les hommes sont rassemblés. Usine, école, hôpital, prison.
Et je récuse l'impossible comparaison qui nous est toujours servie. Si dans les camps la menace et la finalité est la mort, dans les autres lieux, c'est l'aliénation dans un noble but qui nous dépasserait. Aliénation entretenue par les aliénés eux-mêmes, ceux qui se sont hissés dans cette hiérarchie intermédiaire qui les préserve aux prix du déshonneur. La zone grise.
« Un monde de fous » de Coupechoux ne me détrompe pas dans le monde d'aujourd'hui, et entre quelques textes du côté de l'espoir, je me réserve « Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux » de Roland Gori.
Celui-ci nous pose la question et ne nous donne pas la réponse car elle serait paradoxale avec l'idée de liberté. Mais à travers l'histoire et la visite de concepts fondamentaux, il nous invite à ne pas céder sur l'analyse de l'évolution des normes et techniques qui nous promettent le bonheur en échange de notre liberté, de notre responsabilité et de notre lien à l'autre avec tous les risques que cela comporte. Si l'Autre disparaît, alors notre liberté de désirer disparaît aussi. Le bonheur de la larve est-il enviable ?
« En politique comme en psychanalyse un sujet ne saurait exister sans parole. »

Et dans la « Haine de la parole », chez le même éditeur, Claude Allione psychanalyste nous prévient : de la société de consommation, nous arrivons à la société de saturation, celle où le manque est comblé avant que d'exister et où la parole est inutile, vaine et détournée de sa fonction de constitution du sujet.
Le « Saint-Marché » pervertit tous les lieux où la parole devrait être le rempart contre le condition-nement. Il est urgent de comprendre les mécanismes de cette perversion dans la justice, la politique et l'éducation.
Un des pires exemples de cette haine ne se trouve-t-il pas dans la formation des enseignants qui va désormais se faire par internet … sans aucune parole.

Maurice Marteau le 7 mai 2014

Bibliographie :
« La zone grise » Primo Lévi, entretien chez Payot
« Hommes et Femmes à Auschwitz » de Herman Langbein, chez Fayard
« Le rapport Pilecki » chez Champ Vallon
« Un monde fous » de Patrick Coupechoux au Seuil
« La haine de la parole » Claude Allione au « Les liens qui libèrent »
« Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? » Roland Gori, « Les liens qui libèrent »