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En Amazonie...

En Amazonie...

" WAR IS PEACE, FREEDOM IS SLAVERY, IGNORANCE IS STRENGTH ", 1984 - George Orwell.

Source littéraire inépuisable pour qui veut mesurer l'ampleur de la catastrophe ultra-libérale à l'aune du contrôle totalitaire – je devrais dire concentrationnaire – renforcé par la technologie numérique, le roman d'anticipation de Georges Orwell, 1984, publié en 1949, visait décidément juste. Encore une fois, la réalité dépasserait-elle la fiction ? Il semble que le journaliste Jean-Baptiste Malet le prouve dans son enquête chez Amazon.
Plus précisément, il infiltre l'équipe de nuit d'un des quatre entrepôts logistiques de la multinationale en France. Embauché en tant que pickeur intérimaire – comprendre ouvrier marathonien précaire – se doutait-il de l'univers orwellien qu'il allait découvrir une fois passées les humiliantes épreuves éliminatoires ?
Reprenons notre souffle avant la suite vertigineuse qui s'annonce. Car si le livre est plutôt mince, mesuré entre le pouce et l'index, son contenu est comme le doigt d'honneur qu'on brandit à la face de l'enfoiré qu'on vient de berner. Plutôt intense.
J.-B. Malet a mené cette enquête après s'être heurté au refus systématique des employés d'Amazon de parler de leurs conditions de travail, le renvoyant immanquablement au Service de Presse de la boîte. Un bâillon aussi évident sur la bouche des travailleurs a sûrement agi comme un ressort chez le journaliste, activant sa volonté farouche et démocratique d'en découdre avec le numéro un mondial de la vente par internet, dont le secret de la réussite réside dans la sacrosainte satisfaction du client, à tout prix.
Voilà pour l'angle de vue, on ne pourra pas lui reprocher d'avoir mener une enquête à charges sous couvert de neutralité. Le journaliste se situe franchement du côté des salariés. Nous pouvons maintenant passer avec eux le tourniquet de contrôle sous l'œil mauvais des vigiles. Il y a des associations d'idées qui ne s'inventent pas, lorsque « un autre homme en noir fait tapoter dans la paume de sa main gauche le bout de son détecteur de métaux, long comme une matraque, qu'il tient dans la droite » on pense au mieux à un maton, au pire à un kapo... En plus de cette équipe de surveillance des travailleurs, le grand patron Jeff Bezos recrute pour le management des anciens militaires, trouvant certaines valeurs communes entre l'armée et l'entreprise, CQFD. Voilà pour l'ambiance.
Nous voici donc de l'autre côté de l'écran commercial d'Amazon, quand la satisfaction client et son délai de livraison imposent des cadences infernales dignes d'un temps d'avant les congés payés, sauf qu'il ne s'agit pas d'une simple régression. Ce serait oublier un peu vite que la technologie est là pour nous servir... comme une matraque ultra-performante ou comme un code-barres à la place de l'homme ou de la femme, réduits à l'état de mécanique plus ou moins huilée.
Il faut lire ce livre court et peu cher pour entrer dans le détail de cette réalité ultra-libérale, implantée ici en plein cœur des périphéries des villes françaises, comme des chinoises ! Nombreux sont ceux et celles parmi nous qui y verront des similitudes avec leurs conditions de travail en entreprise, marquées par l'abrutissement et le conditionnement psychologique. Mais il y a plus, et c'est le regard et la prose du journaliste qui nous le font voir : une sorte de recul au cœur de la tourmente, la mise à nu d'une machinerie froide et cynique qui étend son contrôle jusque dans les divertissements offerts à ceux qui lui sont soumis; du bonheur en boîte, contenu dans l'humiliante directive : " WORK HARD - HAVE FUN - MAKE HISTORY " (Jeff Bezos, PDG d'Amazon).