Et l'amour aussi a besoin de repos

Drago Jangar

Et l'amour aussi a besoin de repos

Un auteur dont nous avions déjà lu plusieurs livres, "Cette nuit je l'ai vue", "L'élève de Joyce" et tous appréciés. Là encore, un bon livre. Enfin, ce que j'appelle ainsi: un livre sensible, avec une belle qualité d'écriture dont le récit va mettre en perspective un questionnement aigu sur le sens de l'action humaine sans outrance, sans discours, sans point de vue surplombant. Et pourtant un point de vue radical.

Le contexte: la fin de la seconde guerre mondiale, à Maribor, ville de Yougoslavie, annexée par les nazis, dans laquelle se jouent les hostilités entre slovènes et slaves (hostiles aux allemands) et population germanophone implantée de longue date dans la région. Humiliations, dénonciations, massacres ou déportation. Des hommes en guerre, sans pitié, sûrs de la justesse de leur point de vue.

Le livre commence par la description d'une photo: sur la place d'une ville, quelques passants, deux jeunes femmes dont l'une esquisse un geste. L'histoire semble tenir à peu de choses, même par moment à une redite d'une histoire déjà mainte fois racontée mais, par dépliages successifs, va se révéler tout un monde de complexité, de paradoxes insoupçonnable au premier regard. L’œil du photographe semble avoir saisi un point qui donne à voir l'équilibre de cette petite ville mais si cet œil bouge, autre chose se dévoile.

D'où peut-on saisir un point de vue net sur le monde rêve Valentin, étudiant en géodésie, science s'intéressant à la représentation de la terre, à la recherche d'un point de vue ultime? Valentin est amoureux fou de Sonja. Une histoire d'amour qui ne demande qu'à se réaliser, belle, poétique, inscrite dans le printemps qui commence, dans la jeunesse de ces deux là, dans leur folle confiance réciproque. Et presque aussitôt, l'arrestation de l'un va amener l'autre à trahir son engagement par désir éperdu de sauver son amour. Le sens de la vie tel qu'il leur apparaissait perd peu à peu sa réalité, ses contours. Quelque chose dans l'action a pour conséquence d'amener à commettre ce que l'on ne voulait pas ce que l'on ne voulait pas, ce que l'on se croyait dans l'incapacité de faire. L'équilibre entre l'amour du monde, l'amour de l'autre, l'amour des mots est rompu, ce point d'où l'on pouvait lire le monde disparait, les faits s'enchainent sans la cohérence que l'on pensait saisir et tournent au cauchemar.

Un récit fort, désabusé sans doute, qui se lit d'un souffle comme un avertissement sur le quasi vertige devant l'abîme de la réalité humaine.

chez Phébus